Le jeu de quiz le plus vendu du monde a été attaqué pour 300 millions de dollars à cause du prénom de Columbo
Un auteur avait glissé un faux prénom dans son encyclopédie pour piéger les copieurs. Trivial Pursuit l’a recopié. Ce qui s’est passé ensuite dit quelque chose d’essentiel sur ce qu’est une question.

Le 15 décembre 1979, à Montréal, deux journalistes canadiens sortent un Scrabble et s’aperçoivent qu’il manque des lettres. Chris Haney est éditeur photo au Gazette ; Scott Abbott est chef des sports à la Presse Canadienne. Agacés à l’idée de racheter une boîte entière pour trois jetons, ils se disent que fabriquer des jeux doit être un métier très rentable.
Ils dessinent le leur au dos d’un carton de cigarettes, en quarante-cinq minutes. Ce sera Trivial Pursuit.
Le jeu sort au Canada en 1981 et aux États-Unis en 1983. En 1982, il s’en est vendu 100 000 exemplaires au Canada. En 1986, vingt millions. Entre 1983 et 1988, trente millions, pour 750 millions de dollars de chiffre d’affaires. En 2014, plus de cent millions de boîtes dans vingt-six pays.
Et en octobre 1984, un homme du nom de Fred L. Worth leur réclame 300 millions de dollars.
Le piège
Worth est l’auteur de The Trivia Encyclopedia. Comme beaucoup d’auteurs d’ouvrages de référence, il savait qu’un livre de faits est presque impossible à protéger : on ne peut pas posséder une date, ni le nom d’un fleuve. Alors il avait fait ce que font les cartographes avec leurs villes fantômes et les dictionnaires avec leurs mots inventés — il avait planté une erreur volontaire.
Dans son encyclopédie, le prénom du lieutenant Columbo est donné comme étant Philip. Ce n’est pas une approximation ni une coquille : c’est un piège, posé là pour que quiconque recopierait l’ouvrage se trahisse tout seul.
Une carte de Trivial Pursuit demande : quel est le prénom de Columbo ? Réponse imprimée sur la carte : Philip.
Worth attaque. Son dossier ne repose pas seulement sur Columbo : il montre que le jeu a repris son travail d’assez près pour en reproduire les fautes de frappe et les mots mal orthographiés. Sur plus d’un quart des questions, selon lui.
Il a perdu
Et la raison pour laquelle il a perdu est ce qui rend cette histoire utile.
Les créateurs du jeu ont fait valoir que leurs questions venaient de nombreuses sources, et que la présentation n’avait rien à voir avec celle d’une encyclopédie. Le fond du problème est plus simple encore : on ne peut pas déposer un fait. Un piège volontaire ne transforme pas une liste de faits en œuvre protégée — au mieux, il prouve qu’on a copié quelque chose qui n’appartenait à personne.
Worth a fait appel jusqu’à la Cour suprême. Sans succès.
Ce que ça dit d’une question de quiz
Trois choses, et aucune n’est juridique.
Une question de quiz n’a pas de propriétaire, seulement une provenance. C’est pour ça que les mêmes questions circulent d’un jeu à l’autre depuis quarante ans, et pour ça que la qualité d’une banque de questions ne se mesure pas à son originalité mais à ce qu’elle a vérifié.
Une erreur recopiée voyage aussi vite qu’un fait. Le piège de Worth a fonctionné exactement comme prévu : la fausse réponse s’est propagée sans que personne ne s’arrête dessus. Elle n’avait pas l’air fausse. Aucune fausse réponse n’a l’air fausse — c’est la définition.
Et le prénom de Columbo, dans tout ça ? Il n’est jamais énoncé dans la série. Ce qui veut dire que la question elle-même était mauvaise : elle demandait une chose qui n’existe pas, et une question à laquelle il n’y a pas de bonne réponse est un problème avant même d’être un procès.
Sources
- Trivial Pursuit — Wikipedia (création, ventes, procès Worth) · lu le 2026-08-31
- The Trivia Encyclopedia — Wikipedia · lu le 2026-08-31
- Fictitious entry — Wikipedia (pièges à copie) · lu le 2026-08-31
- How Columbo’s Mysterious First Name Spurred A $300 Million Lawsuit — SlashFilm · lu le 2026-08-31
